Sous le ciel changeant d’Auvergne-Rhône-Alpes, là où le Rhône s’étire en méandres capricieux, s’ouvre une vallée qui murmure des siècles d’histoire. De Serrières, bourg discret blotti sur la rive droite, à la confluence vibrante de Tain-l’Hermitage et Tournon-sur-Rhône, ce tronçon du fleuve déploie un patrimoine d’une richesse saisissante. Ici, les eaux impétueuses ont sculpté les terres, les hommes ont bâti des ponts et des châteaux, et le vent porte encore les échos d’un passé où navigation, commerce et audace humaine se sont entrelacés. Embarquons pour un voyage dans le temps, au fil de ce Rhône qui, entre Serrières et Tain-Tournon, dévoile une âme aussi profonde que ses courants.
Serrières : La Sentinelle des Eaux
À Serrières, le Rhône se fait plus intime, enserré entre les coteaux ardéchois qui surveillent ses flots comme des gardiens austères. Ce village, dont les ruelles étroites s’accrochent aux pentes, fut jadis un port animé, un point névralgique pour les bateliers qui défiaient les humeurs du fleuve. Dès le Moyen Âge, Serrières prospérait grâce à la navigation fluviale, ses quais bruissant du commerce du sel, du bois et des étoffes venues du nord.
Le joyau de ce passé se dresse encore : le pont suspendu de Sablons/Serrières, inauguré le 20 août 1828. Œuvre audacieuse de Marc Seguin, ce pionnier annonéen, il fut l’un des premiers à troquer les chaînes pesantes pour des câbles de fer fins, une révolution technique née dans l’esprit fertile de la vallée. Long de 200 mètres, il surplombe le Rhône avec une grâce fragile, ses piliers témoignant des crues qu’il a bravées – notamment en 1840, où il tint bon là où d’autres s’effondraient. Surélevé en 1843 pour laisser passer les vapeurs à chaudières tubulaires – autre invention des Seguin –, ce pont incarne une époque où l’homme osa dompter le fleuve pour unir ses rives.
Les Méandres d’un Fleuve Sauvage
Entre Serrières et Tain-Tournon, le Rhône n’est plus le torrent indompté des Alpes, mais il garde une sauvagerie contenue. Autrefois, ses méandres vagabonds dessinaient des îles mouvantes, des marais où la faune prospérait dans une solitude humide. Les anciens méandres de Serrières-de-Briord, un peu plus au nord, rappellent cette époque révolue : des boisements alluviaux, des prairies marécageuses abritant castors, tortues cistudes et libellules rares. Si ces terres ont été fixées par des digues au XIXe siècle, elles murmurent encore un passé où le fleuve dictait ses lois.
À mesure que l’on descend vers Tain et Tournon, les rives s’élargissent, dévoilant des terrasses cultivées où la vigne s’est imposée comme une reine exigeante. Ces coteaux, sculptés par des générations de vignerons, portent les stigmates de labeurs anciens : murets de pierre sèche, abris creusés dans la roche, témoins d’un dialogue séculaire entre l’homme et la nature.
Tournon-sur-Rhône : Le Rocher des Comtes
Sur la rive droite, Tournon-sur-Rhône s’élève, dominée par son château qui, du haut de son éperon granitique, toise le fleuve avec une majesté séculaire. Dès le Xe siècle, les comtes de Tournon y posèrent leurs fondations, faisant de cette forteresse un rempart contre les invasions et un symbole de puissance. Jusqu’au XVIIe siècle, ses salles richement ornées abritèrent une noblesse florissante, dont les richesses s’étalaient en tapisseries et en armes finement ciselées.
Transformé en prison au milieu du XVIIe siècle, jusqu’en 1926, le château retrouva une nouvelle vie en 1928 sous la forme d’un musée. Aujourd’hui, le Château-Musée de Tournon raconte deux histoires : celle des comtes qui l’habitèrent et celle du Rhône, fleuve-roi dont les eaux furent domptées par les mariniers et les ingénieurs. Depuis la chapelle, fondée en 1928 par Gustave Toursier pour célébrer le "musée du Rhône", jusqu’aux collections enrichies par Juliette Thiébaud dans les années 80, ce lieu labellisé "Musée de France" est un écrin où passé feudal et fluvial se croisent.
Non loin, la collégiale Saint-Julien, érigée au XIVe siècle sur les ruines d’une église romane, dresse ses voûtes gothiques comme une prière figée dans la pierre. Ses tuiles vernissées, rares en Ardèche, captent la lumière avec une délicatesse inattendue. À ses côtés, le lycée Gabriel Faure, fondé en 1536 comme Collège de Tournon, porte l’héritage d’une université jésuite d’exception, où philosophie et arts libéraux fleurirent parmi les plus anciennes de province.
Tain-l’Hermitage : La Colline des Vins et des Rois
Face à Tournon, sur la rive gauche, Tain-l’Hermitage s’épanouit au pied de sa colline légendaire, classée au patrimoine national depuis 2011. Ici, le Rhône semble ralentir pour contempler les vignobles escarpés de l’Hermitage, dont les terrasses abruptes, soutenues par des murs de pierre, témoignent d’un labeur titanesque. Dès l’époque romaine, ces coteaux furent plantés de vignes, et leurs vins, célébrés par les poètes – Victor Hugo y vit un nectar digne de Pompée –, devinrent une gloire de la vallée.
Au sommet trône la chapelle de l’Hermitage, humble silhouette veillant sur les ceps de syrah. Ce lieu, où la légende murmure des prières de moines ermites, offre un panorama saisissant : le fleuve en contrebas, les Alpes au loin, et les toits de Tain et Tournon blottis dans leur complicité séculaire. Plus bas, l’Hôtel de Ville Renaissance, avec ses façades délicates, et le grenier à sel, classé Monument Historique, rappellent une époque où Tain prospérait grâce au commerce du sel et du vin.
Au centre de ce tableau, le rocher de la Table du Roi émerge du Rhône, un haut-fond où, selon Frédéric Mistral, les mariniers trinquaient jadis au vin "jovial qui brille au soleil". Ce rocher, vestige d’un fleuve indompté, est un symbole brut de la vallée, un lien entre ses rives et ses âges.
Les Ponts de Marc Seguin : Une Révolution Suspendue
Entre Serrières et Tain-Tournon, le génie de Marc Seguin s’incarne dans une autre merveille : le pont suspendu de Tain-Tournon, achevé en 1825. Premier du genre en Europe avec ses câbles de fer, il précéda celui de Sablons/Serrières et marqua une rupture avec les ponts à chaînes, fragiles face aux crues. Longtemps défié par les eaux, il fut remplacé au XXe siècle, mais son souvenir perdure, porté par les Amis du Musée et du Patrimoine de Tournon, qui souhaitent une plaque commémorative en bronze pour honorer cette prouesse.
Ces ponts, fragiles fils tendus au-dessus du Rhône, incarnent une audace technique qui ouvrit la vallée au progrès, reliant des rives autrefois séparées par les caprices du fleuve.
Un Patrimoine Vivant : Vignes, Pierre et Mémoire
De Serrières à Tain-Tournon, la vallée du Rhône n’est pas un simple décor ; elle est un récit vivant. Les vignobles de Saint-Joseph et d’Hermitage, dont les noms résonnent dans les verres du monde entier, s’accrochent aux pentes avec une ténacité héritée des premiers viticulteurs. Les murets de pierre sèche, ces humbles remparts contre l’érosion, sont eux-mêmes un patrimoine, gravés par des mains anonymes qui ont façonné le paysage.
Les vestiges archéologiques, découverts lors de fouilles près de Tournon, ajoutent une couche plus ancienne : céramiques du premier Âge du fer, fibules et bracelets témoignant d’échanges le long de l’axe rhodanien, dès les Celtes et les Gaulois. Ce passé enfoui dialogue avec les châteaux, les églises et les ponts, formant une tapisserie où chaque fil compte.
Une Vallée Qui Respire
Aujourd’hui, la vallée de Serrières à Tain-Tournon vibre encore. Les quais de Serrières accueillent promeneurs et pêcheurs, tandis que le Mastrou, ce train à vapeur reliant Tournon à Lamastre depuis 1891, serpente dans les gorges du Doux, offrant aux visiteurs un écho des voyages d’antan. À Tain, la Cité du Chocolat Valrhona et les caves de la Maison M. Chapoutier, fondée en 1808, mêlent patrimoine et modernité, attirant les curieux du monde entier.
Pourtant, sous cette effervescence, le Rhône reste le maître. Ses eaux, domptées mais jamais soumises, coulent comme un fil d’Ariane entre les âges, portant les rêves des bateliers, des comtes et des vignerons. De Serrières à Tain-Tournon, cette vallée est une chronique gravée dans la pierre et la vigne, une invitation à remonter le temps au gré de ses flots.
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